La sélection par l'échec :
une critique méthodique du modèle linéaire de l'innovation
Empirical Risk & Innovation Studies · notes de terrain, non revues par les pairs
Résumé : L'idée centrale de Taleb, qu'il formule de dizaines de manières différentes tout au long de son œuvre pour bien marteler le point et éliminer toute possibilité de malentendu, c'est que l'innovation réelle ne vient pas de l'intention consciente de découvrir quelque chose de spécifique, mais de l'exposition répétée et systématique au hasard, à l'erreur acceptée, et à la sélection implacable par le monde réel.
1L'auteur et sa méthode
Nassim Nicholas Taleb, dans son livre Antifragile publié en 2012, a passé plusieurs centaines de pages à démolir méthodiquement l'illusion du modèle linéaire que nous venons de décrire. Cette violence intellectuelle n'est pas gratuite. Elle vient du fait que Taleb n'est ni un économiste académique protégé dans une université, ni un consultant qui vit de la perpétuation des mythes rassurants. C'est un ancien trader de produits dérivés qui a passé vingt ans à parier de l'argent réel sur des intuitions qu'il ne comprenait pas toujours parfaitement au moment où il les formulait, et qui a donc développé une allergie viscérale aux beaux discours théoriques qui s'effondrent au premier contact avec la réalité.
2L'hypothèse centrale
Cette idée n'est pas simplement contre-intuitive. Elle est directement opposée à tout ce qu'on enseigne dans les écoles de management, à tout ce que racontent les biographies hagiographiques d'entrepreneurs à succès.
Et Taleb ajoute une nuance cruciale : dans la très grande majorité des cas historiques documentés avec rigueur, ce ne sont pas les théoriciens, les chercheurs académiques, les experts diplômés qui produisent les percées innovantes majeures. Ce sont les praticiens, les bricoleurs, les artisans, les entrepreneurs qui tentent quelque chose sans autorisation institutionnelle, qui échouent rapidement et à faible coût, qui réessaient avec des variantes, qui affinent progressivement par tâtonnement jusqu'à ce que quelque chose marche enfin de manière reproductible.
3Le rôle de la théorie
La théorie, dans ce schéma, n'est pas inutile. Mais elle vient après, pas avant. Elle observe ce qui a survécu à la sélection naturelle du marché, elle formalise les régularités observées, elle rationalise rétrospectivement le processus pour le rendre transmissible et enseignable. Mais elle ne crée pas ex nihilo.
4Études de cas historiques
Prenons l'exemple du moteur à réaction en aviation. Nous avons tous appris, ou du moins nous croyons tous savoir, que le développement des moteurs à réaction découle logiquement des progrès de la thermodynamique, de la mécanique des fluides, de la science des matériaux, bref, que la théorie scientifique a précédé et permis l'application technique.
L'historien de la technologie Philip Scranton1 de l'université Rutgers a montré, documents d'archive à l'appui, que c'est rigoureusement faux. Nous avons construit et utilisé des moteurs à réaction pendant des décennies de manière entièrement expérimentale, par ajustements successifs, transmission de savoir-faire tacite entre ingénieurs seniors et juniors, essais et erreurs sur des prototypes réels, sans que quiconque ne comprenne vraiment la théorie complète qui gouverne leur fonctionnement.
Les ingénieurs qui travaillaient chez Rolls-Royce, General Electric ou Pratt & Whitney dans les années 1940 et 1950 savaient comment tordre certaines pièces, ajuster les flux d'air, calibrer les températures de combustion pour obtenir la poussée désirée sans que l'ensemble explose en vol. Ils transmettaient ce savoir de manière presque artisanale, par apprentissage direct, observation, imitation, règles empiriques du type « si tu vois telle vibration, alors il faut resserrer tel boulon d'un quart de tour ». La théorie formalisée est venue bien après, pour satisfaire le besoin institutionnel de rationalisation académique.
Les cathédrales gothiques de l'Europe médiévale offrent peut-être l'illustration la plus spectaculaire de ce principe. Ces structures semblent géométriquement impossibles, des prouesses d'ingénierie qui devraient logiquement nécessiter des calculs mathématiques sophistiqués. Pourtant, elles ont été construites par des maîtres d'œuvre qui, pour la très grande majorité d'entre eux, ne connaissaient aucune mathématique formelle.
L'historien français Guy Beaujouan2, spécialiste de la science médiévale, a établi qu'avant le XIIIe siècle, il n'y avait probablement pas plus de cinq personnes dans toute l'Europe occidentale capables de réaliser une simple division arithmétique. Comment ont-ils donc construit des édifices qui tiennent encore debout huit cents ans plus tard ?
Par accumulation de règles empiriques, transmission orale et visuelle de techniques éprouvées, apprentissage par observation directe et imitation, marges de sécurité intégrées par précaution plutôt que par optimisation calculée. Villard de Honnecourt, architecte français du XIIIe siècle, a laissé des carnets remplis d'instructions pratiques : « pour visualiser un triangle, pense à la tête d'un cheval » ou « pour cette voûte, utilise tel gabarit en bois que tu fabriques ainsi ». Aucune équation. Aucune démonstration géométrique formelle. Juste des gestes qui fonctionnent parce qu'ils ont été testés, affinés sur des dizaines de chantiers, parce que ceux qui ne fonctionnaient pas ont produit des effondrements mémorables dont tout le monde a tiré les leçons.
5Une règle d'ingénierie institutionnelle
La règle générale que Taleb nous invite à internaliser, et qui devrait guider toute politique d'innovation digne de ce nom, c'est : tolérer massivement les erreurs locales (beaucoup de petites pertes acceptables, distribuées sur de nombreux acteurs indépendants), mais empêcher absolument les erreurs systémiques (une seule grosse erreur centralisée qui détruit tout le système).
max ∑i εi local sous contrainte ε systémique → 0 (1)
| Régime | Allocation | Diagnostic |
|---|---|---|
| Décentralisé | Mille startups qui échouent rapidement après avoir brûlé 50 000 euros chacune. | Sain |
| Centralisé | Un plan national qui concentre 500 millions d'euros sur un seul projet. | Catastrophique |
La France et l'Europe excellent historiquement dans la deuxième approche (grands programmes centralisés, champions nationaux sélectionnés par des comités, financement massif de quelques projets jugés stratégiques par des experts) et sous-investissent chroniquement dans la première (multiplication des petites tentatives décentralisées, acceptation sociale de l'échec rapide, capital patient mais exigeant distribué largement).
1 P. Scranton, Rutgers University, analyse d'archives sur le développement empirique des turboréacteurs (années 1940-1950).
2 G. Beaujouan, histoire des mathématiques médiévales ; carnets de Villard de Honnecourt, XIIIᵉ siècle.